Accueil > Consultation psychologue > Psychologue en clinique > Le psychologue, l'ethnologue et le psychanalyste. A partir d'un entretien avec Tobie Nathan, directeur du centre de soins d'ethnopsychiatrie de Paris 75003

Le psychologue, l'ethnologue et le psychanalyste. A partir d'un entretien avec Tobie Nathan, directeur du centre de soins d'ethnopsychiatrie de Paris 75003



Le psychologue, l'ethnologue et le psychanalyste. A partir d'un entretien avec Tobie Nathan, directeur du centre de soins d'ethnopsychiatrie de Paris 75003

La revue XXI a édité un numéro hors-série intitulé Les déracinés - Ceux qui vivent ailleurs que là où ils sont nés. Articles, reportages et témoignages y traitent de la question des migrants, que ceux-ci s'établissent en France ou ailleurs.

Marion Quillard nous propose un entretien [1] avec Tobie Nathan, psychologue, ethnologue et écrivain connu pour son travail dans le champ de l'ethnopsychiatrie. L'ethnopsychiatrie se consacre aux savoirs et aux savoir-faire ethniques relatifs aux souffrances psychiques et aux troubles mentaux. A l'origine de l'ethnopsychiatrie, Georges Devereux cherchait à construire une théorie psychanalytique générale de la maladie mentale, de la culture et des rapports entre personnalité individuelle et culture [2], sans pour autant se réclamer de la psychanalyse stricto sensu. Quelques soixante ans plus tard, un centre de soins au coeur de Paris porte son nom et est dirigé par son élève, Tobie Nathan.

Dans cette interview donnée à la revue XXI, Tobie Nathan retrace les grands principes de cette discipline et témoigne de sa pratique, en France, avec les populations migrantes. Il n'hésite pas à parler de sa propre histoire pour illustrer les souffrances et difficultés que peut rencontrer celui qui quitte son pays pour vivre ailleurs.

La pratique de Tobie Nathan diffère nettement de la psychanalyse, nous le voyons lorsqu'il emploie conseils et prescriptions avec les patients et les familles qu'il reçoit (prescription de circoncision chez un jeune adulte par exemple, ou de changement de prénom pour celui dont le prénom ne reflète pas ses origines). Les praticiens de cette discipline puisent dans les pratiques de la culture d'origine pour apporter "la guérison" à l'être qui souffre. Le célèbre praticien le répète : "La psychologie, c'est de la géopolitique. Les causes et les traitements sont à l'extérieur des patients. Ils sont dans le monde, dans leur monde, pas dans leur petite tête !". Tel le chaman, le guérisseur, ou le vaudou, le psychologue se situe là dans le champ de la psychothérapie avec psychothérapeute [cf cartographie mise en place par Fernando de Amorim pour le RPH].



Tobie Nathan formule très limpidement la position de psychothérapeute qui caractérise son travail : "Soignez les gens, vous savez, c'est les rattacher quelque part, leur montrer un fragment de terre ferme". La lecture de ce papier est vraiment très intéressante et instructive. Nous la questionnons notamment car le praticien se positionne très clairement face à la psychanalyse. Il affirme : "Je pense que la psychanalyse est toxique. Elle vous délie nécessairement de vos attachements".

Voilà que sont mis en opposition deux disciplines : celle qui "rattache quelque part" et celle qui "délie" les attachements. Mais qu'est-ce qui autorise Monsieur Nathan à qualifier la psychanalyse de toxique pour autant ?

En nous référant à la métaphore maritime qu'a développée Fernando de Amorim pour traiter de la clinique, nous remarquons qu'en effet, un être en psychothérapie se trouve dans une position analogue au bateau qui sillonne le fleuve : la terre ferme est à vue, il ne s'agit pas encore d'une navigation en pleine mer.

A partir du moment où l'être indique, par sa parole, que le voyage de la psychanalyse s'ouvre à lui, le navire avancera dans l'océan, qui figure ici l'inconscient. L'être pourra compter avec le psychanalyste dans cette navigation, dont la visée est de pouvoir trouver un but : un mouillage, une île ou un retour à la terre ferme après une circumnavigation, selon la structure du psychanalysant.

Etre dans le champ de la psychothérapie n'est pas du tout un problème. Il n'est pas question d'affirmer que l'un ou l'autre de ces champs est le meilleur. Il s'agit par contre de pouvoir prendre la mesure et reconnaitre la valeur d'une traversée qui mène à bon port.



Il est vrai que la visée d'une cure psychanalytique n'est pas que l'être reste lié à ses attachements - et comment ici ne pas entendre l'a-lié-nation à ces attachements.

La visée d'une cure est que l'être puisse s'engager, joyeusement, avec les responsabilités qui sont les siennes. Responsabilités envers sa famille, envers son couple, envers son travail, envers le pays dans lequel il vit. Ces responsabilités seront d'autant plus évidentes à assumer pour l'être qu'il aura su repérer, dans ses attachements comme il est dit, la part que ces derniers revêtent d'imaginaire, de symptomatique, d'infantile, ou encore de puéril pour reprendre le mot avec lequel Tobie Nathan qualifie ses revendications personnelles à l'endroit de son pays d'origine.



Contrairement à ce qui a cours en ethnopsychiatrie, le psychanalyste ne cherche ni "à comprendre", ni à "engager une discussion", ni à "être possédé par autrui, à se vider de son monde intérieur pour laisser une place [à l'autre]".

Le psychanalyste veille à ce que celui qui vient lui rendre visite respecte l'association libre. Nous sommes d'accord avec Tobie Nathan lorsqu'il dit que les patients "n'analysent pas, ils construisent". Ce sont les analystes qui analysent, ou les laboratoires médicaux, ou encore les cabinets financiers. Eux analysent. Le psychanalysant, en effet, construit, avec l'association libre, et avec le transfert, la voie qui lui permettra d'occuper une nouvelle position dans le monde, position qui l'engagera avec son désir, et non plus avec son symptôme.



Pour cela, le clinicien mise sur l'association libre, règle fondamentale de la psychanalyse, psychanalyse que nous concevons dans sa dimension laïque, laïque en ce qu'elle respecte les religions, les croyances et les pratiques, si tant est que celles-ci s'inscrivent à leur tour dans le respect de la loi.

Respecter la croyance ne veut pas dire y adhérer, ni y coller pour être encore plus clair. Pas besoin d'être possédé par le patient pour que celui-ci construise sa voie.

Aussi, nous ne pensons pas que le psychologue musulman, le thérapeute bouddhiste, le psychiatre juif ou le praticien catholique soient ce dont les êtres ont besoin pour arpenter le chemin de la psychothérapie ou de la psychanalyse.

La psychanalyse, dans sa dimension universelle car respectueuse des effets du signifiant et de la parole, offre une voie qui ne s'appuie pas sur la croyance, la foi ou la morale, qui pourraient renforcer les résistances du patient. Elle permet toutefois à celui-ci de s'approcher au plus près de son rapport à Dieu, à ses croyances et à ses origines, et à trier, dans cet ensemble, le bon grain de l'ivraie. C'est parce que la psychanalyse fait confiance à la parole du patient qu'elle n'affirme pas que causes et traitements lui sont extérieurs. Ils lui sont peut-être étrangers, et en cela la psychanalyse vise bel et bien une réconciliation : celle de l'être avec l'étranger qu'il est à lui-même.



[1] Quillard, M., Soigner les âmes errantes - Entretien avec Tobie Nathan, Revue XXI - Hors-série 2016 - p. 152

[2] Dictionnaire de psychologie de R. Doron et F. Parot, PUF, 1991
Contactez-nous