Accueil > Actualités > Extrait de l'article "Cette mère qui borde le continent noir" - Colloque psychanalytique du RPH - Sexualité féminine

Extrait de l'article "Cette mère qui borde le continent noir" - Colloque psychanalytique du RPH - Sexualité féminine



Extrait de l'article "Cette mère qui borde le continent noir" - Colloque psychanalytique du RPH - Sexualité féminine

Vous trouverez ici des extraits d'un article écrit en novembre 2013 à l'occasion du colloque du RPH consacré à la sexualité féminine.
Pour plus d'informations, vous pouvez consulter les pages relatives à la sexualité, au désir d'enfant, aux problèmes de couple ou contacter directement Marine Lalonde.

A travers ses écrits, Sigmund Freud retrace pour nous l'origine du désir d'enfant de la femme.

Dans son article Quelques conséquences psychiques de la différence entre les sexes de 1925, Freud présente son travail sur le complexe d’Œdipe et les hypothèses de son déroulement chez la petite fille.

Freud y explicite comment l’amour pour la mère connait un renversement et vient se fixer à l’endroit du père : la petite fille est frappée par la vue de l’organe sexuel masculin. A partir de là, elle devient « victime de l’envie de pénis »[1]. « Elle a vu cela, sait qu’elle ne l’a pas et veut l’avoir »[2].  Le complexe de masculinité éclot, auquel se rattache pour l’enfant un sentiment d’infériorité. Une blessure narcissique s’installe. C’est là que le complexe d’Œdipe trouve à se former, il permet à la petite fille de trouver une solution temporaire à cette position qui narcissiquement la dévalorise. Freud nous dit : « La libido de la petite fille glisse maintenant – le long de ce qu’on ne peut appeler que l’équation symbolique : pénis = enfant – jusque dans une nouvelle position. Elle renonce au désir du pénis pour le remplacer par le désir d’un enfant, et dans ce dessein, elle prend le père comme objet d’amour »[3]. C’est l’auteur qui souligne. Dans ce dessein : c’est bien dans le désir d’enfant, dérivée du désir du pénis, que s’origine la modification du choix d’objet d’amour pour la fillette.

 

Voilà ce qu’écrit Freud en 1925. Faisons un saut dans les années 30 : entre 1931 et 1932, Freud nous livre deux textes précieux sur la question qui nous occupe. De la sexualité féminine est publié en octobre 1931. En août 1932, il publie ses  Nouvelles suites des leçons d’introduction à la psychanalyse. La XXXIIIème leçon s’intitule La féminité.  Que nous apprennent ces deux textes sur le développement féminin ?

 

Dans le premier texte, Freud s’applique à retracer le complexe de castration de la femme et la façon dont celui-ci pousse l’enfant fille à trouver une voie possible pour supporter le manque dont elle se sait maintenant porteuse.  Il écrit : « La femme reconnait le fait de sa castration […] mais elle se rebelle contre cet état de choses désagréable. De cette position scindée dérivent trois directions de développement »[4].

La première de ces directions est l’évitement de la sexualité en générale, engendré par le renoncement à l’activité phallique qu’elle sait maintenant ne pas pouvoir assurer.

La deuxième issue réside dans l’adoption du « complexe de masculinité » où l’être se leurre de « l’espoir de recouvrer un jour un pénis »[5].

La dernière voie conduit au complexe d’Œdipe. Freud réaffirme ici que la castration, l’absence de pénis de la fille la conduit à prendre le père pour objet. Résiderait là la configuration normale pour une femme.

Gardons présentes à l’esprit ces trois directions qui se présentent à la femme. Il est à parier que des composantes de chacune d’elles se retrouvent dans la configuration singulière qu’une femme adopte. La « configuration finale normale pour une femme »[6] que nous propose Freud revêt une forme idéale qui, les patientes nous l’apprennent, n’est pas le lot de la majorité des êtres féminins.

Dans le même ordre d’idée, Freud souligne dans la leçon La féminité : « Que la fille reconnaisse le fait de son défaut de pénis ne veut pas dire pour autant qu’elle s’y soumette facilement […] Au contraire, elle reste encore longtemps attachée au souhait d’acquérir aussi quelque chose comme ça […] encore en des temps où le savoir de ce qu’est la réalité a depuis longtemps mis au rebus l’accomplissement de ce souhait comme étant inaccessible, l’analyse peut mettre en évidence que ce souhait est resté conservé dans l’inconscient et qu’il a gardé un investissement d’énergie considérable »[7].

 

Dans les deux textes auxquels je me réfère ici, Freud se penche sur les temps pré-oedipiens du développement de la fille. Il insiste sur la part prépondérante qu’occupe, pour le développement de la femme, les relations pré-odiepiennes de la fille à l’endroit de la mère.

 

Au sujet de l’analyse du désir d’enfant, qui retient mon attention aujourd’hui, Freud repère deux courants à l’origine de ce désir. Le premier concerne l’attachement de la fillette pour la mère à laquelle elle s’identifie. En « inversant les rôles », la jeune enfant jouera à être la maman, de sa poupée par exemple. Dans ce jeu, qui satisfait l’intention de l’enfant à « remplacer la passivité par l’activité »[8], Freud voit l’expression phallique masculine que la petite fille ne quitte qu’au prix de l’acceptation de la castration.

Si la fille retire un moment son investissement de cette activité, ce n’est que pour mieux y revenir dans un second temps. Ce désir d’enfant se renforce, alimenté par un second courant : celui de l’envie de pénis. C’est là le signe, pour Freud, que la situation féminine est atteinte : « la situation féminine n’est instaurée que lorsqu’au souhait visant le pénis se substitue celui visant l’enfant, l’enfant venant donc à la place du pénis selon une ancienne équivalence symbolique »[9]. Pour résumer : « c’est seulement avec l’arrivée du souhait de pénis que l’enfant-poupée devient un enfant reçu du père et, désormais, le plus fort des buts souhaités par la femme »[10].

 

Ce travail de Freud, ainsi que les précédents, ont suscités chez ses collègues et ses élèves de nombreuses contributions psychanalytiques. C’est vers Hélène Deutsch que je me suis tournée pour avancer dans l’exploration du rapport de la femme à son enfant, que les propos de Mme M. m’avaient invité à étudier.

En 1945 est publié l’ouvrage La psychologie des femmes. Le second volume de cet écrit d’Hélène Deutsch s’intitule Maternité. J’y ai trouvé un travail précieux pour cheminer dans mon exploration.

Le premier tome de l’ouvrage a permis à Hélène Deutsch de proposer sa conception de la femme féminine. Dans le second, c’est de la femme maternelle dont il est question. Il ne s’agit pas pour l’auteur d’opposer la femme féminine à la femme maternelle mais de distinguer comment les composantes de la féminité viennent se ré-agencer lorsque cette femme accède à la maternité.

Si tout comme Freud, elle attribue à la femme un fort narcissisme, elle partage aussi avec lui l’idée que ce narcissisme, loin de s’effacer lors de la maternité, se transforme. Ce n’est plus le moi qui est l’unique objet de cet investissement, c’est l’enfant qui en devient la cible. Hélène Deutsch écrit : « le souhait narcissique d’être aimé, si typique de la femme féminine, se métamorphose chez la femme maternelle, il est transféré du Moi sur l’enfant ou son substitut »[11].

Freud semblait partager cette idée. Il introduit une précision que l’on peut trouver dans son texte Pour introduire le narcissisme. La voici : « Dans l’enfant auquel [les mères] ont donné naissance, elle trouvent une partie de leur propre corps constituant une sorte d’objet étranger auquel elles peuvent vouer maintenant le plein amour objectif qui émane de leur narcissisme »[12]. Objet étranger ou part du Moi ? H. Deutsch nous dit : « l’amour maternel est un mélange spécial de narcissisme et d’amour objectif et au fond, l’enfant ne constitue jamais pour sa mère « l’objet étranger » »[13]. C’est dans cette confusion que les premiers temps de la vie de l’enfant se déroulent. Il n’est pas étonnant que nous trouvions dans le discours des mères bien des années plus tard, les restes de cette organisation si particulière. H. Deutsch en témoigne « Pour la mère, cependant, rien ne passe au passé de sa relation avec l’enfant, rien ne s’en va, tout demeure éternellement présent : le vœu de conserver le lien est inhérent à l’esprit maternel »[14].

[...] 

Si j’ai choisi de détailler les écrits de Freud, c’est bien pour souligner que ce désir de pénis, « souhait conservé dans l’inconscient », nous apporte des éléments de compréhension de la fonction que l’enfant occupe, pour la mère. Cette conception a été grandement enrichie par l’apport de Jacques Lacan sur la fonction du phallus. En décalant notre lecture d’une envie de pénis réel sur la dimension symbolique du phallus, en ce qu’il vient signifier le manque, Lacan nous aide à mieux cerner ce qui se joue ici.

 

Dans son texte Note sur l’enfant, Lacan écrit : « Il [l’enfant] sature en se substituant à cet objet le mode de manque où se spécifie le désir (de la mère) »[15].

Voilà que nous entrons dans la dialectique du désir. Et non loin, c’est la jouissance que nous pouvons distinguer.

Dans la XXème année de son séminaire, qui se nomme Encore, Lacan dit : « La femme n’entre en fonction dans le rapport sexuel qu’en tant que la mère […] c’est une suppléance à ce pas-tout sur quoi repose la jouissance de la femme. A cette jouissance qu’elle n’est pas toute, c’est-à-dire qui la fait quelque part absente d’elle-même, absente en tant que sujet, elle trouvera le bouchon de ce a que sera son enfant »[16].

 

Maria Bittencourt, dans son article Mères d’adolescents, écrit : « Lacan situe la mère comme ayant une jouissance distincte de celle de la femme, où l’enfant constitue un objet réel, plus de jouir de la femme »[17]. Elle soutient notre hypothèse : « L’éminence de la perte de celui qui occupait la place de l’enfant-cadeau du père est vécue comme une perte de son identité phallique »[18]. Il semble que c’est bien ce que nous entendons dans les mots de Mme M., qui nous dit qu’entre son père et son fils, il n’a pas pu être laissé de place à un homme. Chez Mme R. se distingue cette « puissance » qui, à travers les soins et l’attention qu’elle consacrait à son enfant, la leurrer de suffire, d’être toute, au moins pour lui.

Derrière cette jouissance de mère, le désir de femme bruisse. C’est ce désir que nous entendons dans la souffrance de ces femmes. Un désir dont elles ne savent rien, l’une d’elle refusant même catégoriquement d’en savoir quelque chose… pour le moment. Car qu’est-ce qui vient borner la jouissance de la mère, si ce n’est son désir ?

 

A ce sujet, Maria Bittencourt écrit : « Lacan a souligné la fonction du désir de la mère qui viendrait limiter la passion maternelle. Cela concerne le désir de la femme dans la mère, qui la fait « pas-toute mère, autrement dit pastoute à son enfant […] car son aspiration phallique se divise entre l’homme et l’enfant » (Soler, C. 2003). La mère désirante s’oppose à la mère toute-puissante puisqu’elle est manquante »[19].

 

Hélène Deutsch avait déjà amorcé la voie de cette réflexion en 1945, toujours dans son ouvrage Maternité. « L’esprit maternelle peut s’harmoniser avec les autres tendances psychiques ou s’opposer à elle et les troubler, les inhiber ou les diriger dans de fausses voies. Il a souvent par exemple, on le sait, une influence inhibitrice sur l’érotisme »[20]. Elle ajoute « Parfois sexualité et esprit maternel sont en parfaite harmonie, alors qu’ils apparaissent d’autres fois complètement séparés […] L’une des deux composantes peut dominer entièrement la vie consciente tandis que l’autre demeure cachée dans l’inconscient »[21].

 

Et ce que nous savons, c’est que ce qui est caché dans l’inconscient, ne l’est pas à tout jamais…

 

[1] Freud, S. (1925). Quelques conséquences psychiques de la différence entre les sexes in Œuvres complètes, volume XVII, PUF, Paris, 1992, p.190

[2] Ibid.

[3] Ibid. p.191

[4] Freud, S. (1931). De la sexualité féminine in Œuvres complètes, volume XIX, PUF, Paris, 2004, p.14

[5] Ibid.

[6] Ibid.

[7] Freud, S. (1932). Nouvelles leçons d’introduction à la psychanalyse in Œuvres complètes, Volume XIX, PUF, Paris, 2004, p.208

[8] Ibid., p.211

[9] Ibid.

[10] Ibid, p.212

[11] Deutsch, H. (1945). La psychologie des femmes, Volume II, Maternité, QUADRIGE/PUF, Paris, 2002, p.17

[12] Freud, S. (1914). Pour introduire le narcissisme in Œuvres complète, Volume XII, PUF, Paris, p.233

[13] Deutsch, H. (1945). La psychologie des femmes, Volume II, Maternité, QUADRIGE/PUF, Paris, 2002, p.277

[14] Ibid. p.263

[15] Lacan, J. (1969). Note sur l’enfant in Autres écrits, Editions du Seuil, Paris, 2001, p.374

[16] Lacan, J (1973). Le séminaire, Livre XX, Encore, Editions du Seuil, 1975, p.47

[17] Bittencourt, M. (2005). Mères d’adolescents. La lettre de l’enfance et de l’adolescence, n°59, p.97

[18] Ibid. p.98

[19] Ibid, p.99

[20] Deutsch, H. (1945). La psychologie des femmes, Volume II, Maternité, QUADRIGE/PUF, Paris, 2002, p.17

[21] Ibid., p.22

Contactez-nous